L’effet rebond, parfois aussi appelé « paradoxe de Jevons », signifie que les gains en efficacité (par exemple une consommation énergétique réduite) d’une technologie ou d’une machine obtenus à la suite d’une innovation sont partiellement – ou totalement – compensés par une adaptation du comportement des agents économiques, entreprises ou ménages. Dans une économie en croissance, l’effet rebond se vérifie quasi-systématiquement.

Peu importe l’angle selon lequel le problème est abordé, la course à l’innovation restera une impasse pour l’humanité. Le progrès technique nécessitera toujours plus d’extraction de matière première, extraction qui atteint des proportions gigantesques : 92 milliards de tonnes en 2017, un chiffre amené à tripler d’ici 2060 si la tendance actuelle se poursuit. Cela ne semble inquiéter personne, pourtant cette frénésie extractive est déjà responsable de 50 % des émissions de GES, de 90 % du stress hydrique et de l’exterminantion du vivant d’après le Global Resources Outlook 2019 des Nations Unies.

Imaginez les dégâts sur le climat et la biosphère si nous poursuivons sur cette voie, c’est de la folie pure. Il est grand temps de le crier haut et fort. Lorsque 276 milliards de tonnes seront arrachées chaque année à la croûte terrestre, le monde sera apocalyptique. S’il nous reste encore un peu de sagesse, la voie de la décroissance s’impose comme une évidence.

 

Paradoxe de Jevons ou Effet rebond : origine et exemples

 

William Stanley Jevons est un économiste anglais du XIXème siècle de l’école néo-classique – loin d’être un écologiste ou un marxiste – qui a mis en avant dans son ouvrage The Coal Question la contradiction suivante :

« C’est une complète confusion d’esprit que de supposer que l’utilisation économique de combustible équivaut à une réduction de consommation. En vérité, c’est tout le contraire. »

En analysant la consommation de charbon des hauts fourneaux de son époque, il arrive à la conclusion :

« Si la quantité de charbon employée dans un haut fourneau diminue par rapport au produit, les profits de la branche augmenteront. Du capital nouveau sera attiré, le prix de la fonte baissera, mais sa demande augmentera. Le nombre accru de hauts fourneaux fera éventuellement plus que compenser la consommation réduite de chacun. »

Ci-dessus, l’effet rebond est direct mais il peut très bien être indirect. L’entreprise augmentant son efficacité tire à la hausse ses revenus, ce capital supplémentaire peut être dépensé ailleurs pour rénover un bâtiment, acheter des véhicules, verser une retraite chapeau, etc.

L’effet rebond se produit aussi au niveau du consommateur.

Extrait traduit du Guardian :

“Steve Sorrel, un expert en politique énergétique de l’Université du Sussex a analysé trois actions économisant l’énergie – baisser le chauffage de 1°C, remplacer les déplacements en voiture en dessous de 3,2 km par le vélo ou la marche et diminuer d’un tiers le gaspillage alimentaire. Selon Sorrel, si vous réalisez ces trois actions et que vous dépensez l’argent économisé dans vos autres activités habituelles, l’effet rebond est de 34 %. En d’autres termes, 34 % des économies de gaz à effet de serre seront compensées par la consommation de biens et services rendue possible par l’argent mis de côté.”

Les technologies « vertes » (qui n’ont de vertes que le nom) ne sont pas épargnées par l’effet rebond. Ashley Nunes, chercheur au MIT et à l’Université d’Harvard, explique dans les colonnes du Financial Times que le coût moindre à l’usage de la voiture électrique va totalement compenser les avantages écologiques par rapport à une voiture thermique.

Dans leur rapport « Green Technology Choices: The Environmental and Resource Implications of Low-Carbon Technologies », les Nations Unies préviennent que l’usage des technologies vertes pourrait être moins bénéfique – et parfois plus destructeur – qu’anticipé.

Alors comme d’habitude, les économistes font leur travail et tentent de modéliser l’effet rebond avec des équations complexes pour orienter les politiques économiques et énergétiques, savoir s’il faut taxer, comment, et dans quelle mesure.

 

Equation effet rebond pour les technologies vertes

 

Un exemple de politique économique utilisant la taxation souvent désignée comme un succès : la taxation de la consommation de tabac. Avec plus de 70 000 morts/an en France causés par le tabagisme et les investissements massifs des industriels dans la cigarette électronique – qui reste une drogue donc un business extrêmement profitable – c’est effectivement un franc succès. C’est ce qu’on appelle joliment un “compromis”.

Autre exemple d’une tentative d’introduction d’un peu de vertu au sein de l’économie de marché : les green bonds. Ces obligations vertes censées financer la transition écologique et ralentir le changement climatique. Dans les faits, ces outils sont utilisés pour financer des plantations de monocultures industrielles d’eucalyptus au Brésil et la Chine a réussi financer une centrale charbon par l’émission d’obligations vertes

Je m’écarte du sujet de l’article mais c’est pour vous montrer que l’effet rebond est loin d’être le seul problème.

Tous ces efforts pour tenter d’arrêter ou de limiter la destruction du monde ressemblent davantage à des coups d’épée dans l’eau. Un aveu d’échec face un système dont nous – le peuple – avons perdu le contrôle il y a bien longtemps. Parfois, j’en viens même à me demander si nous avons déjà eu notre mot à dire dans l’histoire…

 

Exemples illustrant l’effet rebond

 

D’énormes gains d’efficacité ont été réalisés dans l’industrie automobile pour la motorisation des véhicules, plus sobre et moins polluante. Ces progrès techniques n’ont eu aucun impact à la baisse sur le volume global de carburant consommé ni sur la pollution émise, bien au contraire. Le coût pour parcourir un kilomètre a baissé et l’utilisation de la voiture s’est intensifiée. Aujourd’hui en France, plus de 50 % des actifs habitant à moins de 1 km de leur lieu de travail utilisent leur voiture selon l’INSEE. C’est beau l’efficacité.

 

Trajet quotidien travail et distance

 

La consommation de carburant s’est stabilisée depuis au moins le début des années 2000, malgré les gains d’efficacité constants réalisés par les ingénieurs. L’explosion des ventes de SUV depuis quelques années ne va certainement pas améliorer les choses. Ces véhicules représentent désormais 36 % des ventes de véhicules neuf en France, ce qui explique peut-être la hausse de la consommation des dernières années.

 

Le nombre de véhicules en circulation continue de croître mais plus faiblement. Sur ce graphique publié sur Alternatives économiques apparaît aussi clairement la substitution entre essence et diesel, plus polluant.

 

 

Sur le site du Ministère de la Transition Ecologique et solidaire, on retrouve les taux des différents polluants mesurés par le CITEPA.

On pourrait se réjouir de voir baisser la concentration des polluants. Sauf que le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (CITEPA) chargé de réaliser ces mesures n’y intègre pas volontrairemnet les particules ultrafines PM 0.1 et nanoparticules, seules les PM 2,5 et PM 10 sont prises en compte dans la réglementation. Pas étonnant, puisque le CITEPA est contrôlé par les pétroliers, chimistes et fabricants de pesticides d’après l’enquête de Jean-Christophe Brisard auteur du livre Irrespirable dénonçant le scandale de la qualité de l’air en France. En mesurant les particules les plus fines, nous serions en permanence en pic de pollution…

 

En France, 48 000 personnes décèdent chaque année en raison de la pollution de l’air ce qui en fait la troisième cause de décès évitable après le tabac et l’alcool. Cancers et maladies cardiovasculaires font des ravages et ce n’est pas près de s’arrêter vu la tendance. On voit très bien se manifester le “progrès” et la “croissance” sur ces courbes.

 

 

L’exemple de la voiture thermique donne une bonne idée de la direction que nous sommes en train de prendre avec ce refus systématique de remettre en question le dogme de l’innovation et du progrès technique. L’innovation ne règle aucun problème. Au contraire, tout ne fait qu’empirer. Le problème n’est pas la pollution, la consommation ou quelque autre externalité négative liée au secteur automobile, le problème c’est la voiture.

Les innovations vertes n’y changeront rien.

La voiture électrique et les énergies renouvelables sont destinées à décarboner nos économies seulement durant la phase d’usage ou d’exploitation (et encore dans le cas de l’éolien offshore la maintenance est assurée par hélicoptère…). Toutes les étapes précédentes (extraction des matières premières, transformation, transport, construction, assemblage, etc) et les étapes en aval (déchets, recyclage, transport, etc) totalement dépendante des énergies fossiles sont absentes du discours dominant sur la transition écologique. Il en va de même pour les dégâts écologiques considérables des éoliennes décimant abeilles, oiseaux et chauves-souris. La diffusion massive de ces innovations et les énormes travaux d’infrastructures qu’elles nécessitent risque pourtant de faire exploser l’extraction de matériaux.

Même scénario pour la voiture autonome :

Selon Stéphane Nègre président d’Intel Corporation : « 1h30 de conduite autonome génère 4 To de données, l’équivalent de 3.000 personnes qui surfent toute une journée sur Internet. Un million de voitures autonomes représentent donc autant de données que toute la population mondiale connectée sur le web. »

C’est une éternelle fuite en avant. De nouvelles innovations créent plus de données qui demandent la construction de nouvelles infrastructures. En l’occurrence la mise en place de la 5G, la construction de centres de données et de nouvelles centrales énergétiques – nucléaire, renouvelables, charbon ou autre – pour alimenter le tout.

Les utilisateurs de voiture électrique et autonome feront bien plus de kilomètres, l’usage va une nouvelle fois s’intensifier. L’objectif est déjà affiché par les industriels ayant tous le terme “mobilité durable” ou “mobilité connectée” à la bouche : nous enfermer “durablement” dans des boîtes à roues ultraconnectées remplies d’écrans et de capteurs pour collecter un maximum de données sur nos vies personnelles. Disséquer nos vies pour mieux pouvoir anticiper nos besoins et nous proposer le bon produit au bon moment. Au final, l’objectif est toujours le même : nous faire consommer plus en créant de nouvelles opportunités de croissance via la technologie. La fameuse “ère de l’assistance” dont nous parle Google et ses petits copains qui rêvent d’entrer dans nos têtes pour penser à notre place. On a vraiment hâte d’être dans 20 ans.

L’effet rebond se manifeste aussi avec nos téléphones mobiles :

Pour les smartphones, on retrouve le même schéma. Les innovations permettant de réduire sa consommation énergétique ont impacté à la fois son utilisation (effet rebond direct) et le nomadisme (effet rebond indirect). On commande plus sur Deliveroo, on discute plus sur Messenger, on fait plus de Selfies pour alimenter son Instagram et son Snapchat, on se déplace via Uber et on regarde plus de vidéos sur Youtube. Les gains d’efficacité de départ sont au mieux annulés, voire carrément dépassés par l’augmentation de la consommation globale d’énergie, plus de pollution, de destruction…

Dans le secteur de la construction, même scénario. Au Danemark, des appartements qui étaient autrefois des passoirs thermiques sont rénovés et reçoivent même un prix pour l’objectif fixé de 75 % de réduction de la consommation énergétique pour le chauffage. Les mesures ont montré que cette réduction s’est limitée à 29 %. Les habitants habitués à vivre dans un logement mal isolé chauffent moins de pièces ou une seule pièce à la fois.

Tout cela nous amène à…

 

L’effondrement de notre civilisation industrielle est inévitable

 

Il y a aujourd’hui un large consensus émanant de nombreux scientifiques, ingénieurs, chercheurs en écologie, spécialistes en thermo-dynamique sur cette question. On peut citer les ingénieurs Jean-Marc Jancovici et Philippe Bihouix ou encore Dennis Meadows auteur du rapport Limits to growth paru en 1972 dont les modèles prévoyaient déjà un effondrement de notre civilisation au cours du XXIème siècle. La mise à jour du rapport au début des années 2000 a confirmé les prévisions du modèle. Depuis, rien n’a changé ou presque. Nous sommes toujours aussi dépendants du pétrole, notre modèle de développement déstabilise le climat et détruit le vivant à une vitesse jamais égalée.

Interview de Franck Courchamp, chercheur en écologie au CNRS :

Cela n’a rien à voir avec une interprétation négative ou une vision pessimiste de l’avenir. C’est un fait irréfutable lorsque l’on analyse les courbes de croissance de la consommation des ressources naturelles, de la population, de la pollution et des inégalités.

L’ingénieur russo-américain Dmitry Orlov décrit dans son livre « Les cinq stades de l’effondrement » pourquoi le dialogue est difficile entre deux catégories de la population avec des perceptions du monde et un mode de pensée radicalement différents :

« Le contraste entre ces deux groupes [scientifiques, ingénieurs d’un côté et politiciens, économistes, hommes d’affaires de l’autre] révèle deux modes de pensée radicalement différents. Le premier groupe est habitué à raisonner en termes de quantités physiques mesurables et en principes : théorie des systèmes, thermodynamique, etc. Il examine des faits ; et les résultats de cet examen ne peuvent pas être positifs ou négatifs en soi, seulement précis ou imprécis. La façon dont ces résultats s’appliquent à la société n’est, malheureusement, rien de plus qu’une considération accessoire. Pour le second groupe, la société demeure à tout moment à la fois le sujet et l’objet ; il la met au premier plan et voit toujours comme accessoires les considérations et principes physiques, qu’il n’a généralement pas été formé à comprendre et qu’il considère comme une affaire d’opinion. Selon lui, le sujet de l’effondrement est circonscrit à ses effets directs et immédiats sur la société – non la réalité à long terme de cet effondrement, mais les répercussions qu’il aura sur la société actuelle en tant que thème de débat. Vu sous cet angle, un tel sujet semble trop négatif, dérangeant, anxiogène, déprimant, défaitiste – plutôt qu’inspirant, encourageant, éclairant, exaltant ou stimulant. »

J’irais même jusqu’à dire que cet effondrement est une bonne nouvelle. Il suffit de regarder le monde en face. Notre modèle de société est profondément inégalitaire, destructeur pour l’environnement, il réduit en esclavage et exploite des millions de gens, la pollution – qu’elle soit atmosphérique, plastique, chimique – est devenue totalement incontrôlable et a contaminé tous les écosystèmes de la planète.

Si l’on regarde les choses du point de vue de la nature, du point de vue d’un ours, d’un loup, d’une abeille ou d’un saumon, cet effondrement annonce la fin du calvaire. Les hommes du monde civilisé vivant au milieu du béton sont totalement déconnectés du monde sauvage. En France, plus de 80 % de la population habite en ville.

 

 

La démarcation entre « monde sauvage » et « monde civilisé » semble caractériser de nombreuses civilisations passées. C’est toujours le cas aujourd’hui au sein de la civilisation industrielle. De ce point de vue là, nous n’avons pas évolué. Mais tout ceci n’est qu’une fable. Changement climatique et effondrement de la biodiversité sont là pour nous le rappeler. A la différence des civilisations passées, nous avons aujourd’hui une très bonne idée de ce qui est en train de se dérouler sous nos yeux. En tout cas pour celles et ceux qui ont le courage d’affronter la réalité. En tant que membre du monde vivant, l’écocide nous menace directement nous aussi. Nous devrions donc nous réjouir au lieu de craindre l’effondrement d’une civilisation prospérant aux dépens de la vie sur Terre.

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