En évoquant les pays nordiques, des images de nature sauvage viennent souvent à l’esprit. On pense aussi à une histoire riche écrite par un peuple de vikings téméraires affrontant un climat difficile. Des nations modèles carburant à l’énergie renouvelable, où la fessée est bannie et le tri des déchets obligatoire, où l’on roule à vélo et prend sa voiture électrique pour faire ses courses chez Ikea. L’Islande surprend par ses paysages volcaniques, le Danemark fait figure de pionnier sur l’éolien offshore, le Père Noël habite en Finlande et la Suède nous a fait don de Greta Thunberg pour sauver l’humanité.

Chaque année, ces mêmes pays présentés par les médias de masse comme l’incarnation du progrès s’accaparent les meilleures places dans les classements des peuples les plus heureux, à la fois dans le Better Life Index de l’OCDE et dans le World Happiness Report de l’ONU. Mais ce conte de fée cache une autre réalité. Selon le rapport Health Statistics de l’OCDE, les pays nordiques affectionnent les cures au Prozac. La plupart – à l’exception de la Norvège – affichent une consommation d’antidépresseurs supérieure à la moyenne des pays de l’OCDE. Parmi les nations heureuses et toxicomanes, on retrouve aussi l’Australie, l’Autriche, la Nouvelle-Zélande et le Canada.

Le Better Life Index (BLI) a été construit à partir d’une liste de onze critères : logement, revenu, emploi, liens sociaux, éducation, environnement, engagement civique, santé, satisfaction, sécurité et équilibre vie professionnelle-vie familiale. Il se base sur des statistiques censées être objectives – des indicateurs macroéconomiques tels que le taux d’emploi ou l’espérance de vie – et d’autres plus subjectives comme la satisfaction établie à partir de sondages d’opinion. Le BLI se présente sous une forme interactive où l’on peut donner un point plus ou moins important à chaque critère. Quand on attribue à chaque paramètre le même poids, les pays nordiques se détachent du lot, de même que l’Australie, le Canada ou la Nouvelle-Zélande.

Le World Happiness Report (graphique ci-dessous) de l’ONU arrive à des résultats similaires au BLI de l’OCDE en se basant uniquement sur des mesures subjectives du bien-être. En 2019, le peloton de tête comptait la Finlande, le Danemark, la Norvège et l’Islande, suivaient deux places plus loin la Suède, la Nouvelle-Zélande et le Canada.

 

Classement des pays les plus heureux selon le World Happiness Report de l’ONU.

 

Mais revenons au Better Life Index. En isolant chaque critère du BLI, on trouve des résultats pour le moins surprenant. Sur le critère « logement » agrégeant des données sur le coût, l’accès aux équipements sanitaires et sur le nombre de pièces par personne, les Etats-Unis apparaissent en première position. Pourquoi ? Simplement parce que dans sa construction, l’indicateur exclut les personnes sans-abri et prend uniquement en compte les gens ayant un toit au-dessus de la tête. Un pays comme les Etats-Unis où plus de 10 millions de personnes ont été expulsées de leur logement entre 2006 et 2016 suite au désastre financier des subprimes, où le nombre de sans-abris augmente pour la première fois depuis la Grande Récession des années 30, un tel pays peut ainsi se classer meilleur élève dans la catégorie « logement » du Better Life Index de l’OCDE. Logique.

Classement des pays selon le critère “logement” du Better Life Index.

 

C’est loin d’être la seule incohérence du BLI.

Le critère « Environnement » intègre seulement la qualité de l’eau et la pollution atmosphérique permettant à la Norvège, exportateur majeur de pétrole, de se classer en seconde position. Les mesures de la pollution atmosphérique se limitent aux particules PM10 et PM2,5 sans considérer les particules ultrafines de la taille d’une molécule d’ADN. Certains estiment qu’en France les pics de pollution seraient quasi-permanents si ces particules inférieures à 1 micromètre étaient prises en considération, d’où un lobbying important de l’industrie automobile pour empêcher les mesures. Il paraît aussi peu probable qu’y figurent un jour l’artificialisation des milieux naturels – première cause de la 6ème extinction de masse en cours – ni même une mesure du niveau d’empoisonnement global de notre environnement quotidien (plastique, engrais et pesticides de toutes sortes, hormones, antibiotiques, déchets toxiques, pollutions sonore et lumineuse, etc).

La mesure de la santé quant à elle utilise l’espérance de vie ainsi qu’une auto-évaluation subjective de l’état de santé par chaque personne interrogée. De l’aveu même de l’OCDE, cela pose des problèmes :

« Au Canada ainsi qu’en Nouvelle-Zélande, 88 % des adultes se disent en bonne santé, alors qu’au Japon et en Corée, moins de 50 % des habitants se jugent en bonne ou en très bonne santé. Des facteurs d’ordre culturel peuvent influer sur les réponses à cette question très générale. »

Avec 84 ans, le Japon affiche pourtant l’espérance de vie moyenne la plus élevée au monde et se distingue aussi sur l’espérance de vie en bonne santé.

L’espérance de vie, c’est l’autre statistique utilisée pour le critère « santé ». Mais une vie plus longue est-elle nécessairement plus heureuse ? On peut en douter. A ce sujet, l’exemple du Japon est intéressant. Avec une espérance de vie record, les japonais se classent seulement 56ème dans le World Happiness Report, derrière la Roumanie et la Thaïlande, juste devant le Honduras et le Kazakhstan.

Cette obsession à vouloir quantifier absolument tout se retrouve partout dans notre société moderne et les technologies numériques repoussent toujours plus loin les limites de cette folle logique. Il existe aujourd’hui des applications Smartphones pour évaluer votre niveau de bonheur et les ahuris appellent ça le progrès.

Ces indicateurs fixent un cadre sociétal unique sans lequel un être humain ne pourrait aspirer au bien-être. Et ce cadre, c’est la civilisation industrielle. Les peuples autochtones évoluant à l’écart des systèmes monétaires et marchands sont exclus d’office ou ne peuvent qu’être perçus comme des sociétés inférieures à travers de tels indicateurs. Comment positionner sur cette échelle un berger Massaï, un chasseur-cueilleur Hadza, un indien Yanomami ou un Pygmée Batwa ? Ces sociétés traditionnelles n’ont pas de système éducatif centralisé et homogénéisé, encore moins de système de santé ou de gouvernance. L’espérance de vie y est en général inférieure, encore que, la question reste sujette à débat. Quand ils ont réussi à conserver leur culture relativement intacte et leurs terres, ces peuples sont les seuls à être réellement libres. Ils semblent aussi bien plus heureux que les habitants du monde occidental condamnés à une vie de servitude.

On pourrait discuter longtemps de l’absurdité à vouloir évaluer le niveau de bien-être dans une société où chaque individu est par définition unique avec des aspirations qui lui sont propres. Peu importe la stupidité d’une telle démarche, l’objectif est ailleurs. Comme l’indique cet article du journal Le Monde, il s’agit surtout d’étoffer la boîte à outil du politique là où le PIB montre ses limites comme mesure du progrès avec une croissance mondiale en phase de ralentissement et des inégalités records.

Dans le rapport Health Statistics 2019 de l’OCDE, on tombe sur le graphique ci-dessous et un détail saute aux yeux. Les mêmes pays abonnés aux premières places des classements sur le bien-être affichent les taux de consommation d’antidépresseurs parmi les plus importants, bien au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE. L’addiction au Prozac serait-elle un symptôme du bonheur dans nos sociétés industrialisées ?

 

 

En Islande, 141 personnes sur 1000 consomment quotidiennement des antidépresseurs. L’Australie où le nombre de consommateurs a plus que doublé entre 2000 et 2017 et le Canada comptent également dans leur population plus d’une personne sur dix qui se shoote quotidiennement aux psychotropes du bonheur. Suède, Danemark, Nouvelle-Zélande et Finlande se placent tous au-dessus de la moyenne de l’OCDE. Et la réalité pourrait être pire. Cet article du journal britannique The Guardian précise que ces chiffres sont calculés sur 1000 personnes dans la population et non sur 1000 adultes. Si l’étude portait sur la population âgée de 18 ans et plus, le nombre de consommateurs sur mille personne serait certainement plus élevé.

Il y a peu, j’ai partagé ce graphique de l’OCDE détaillant la consommation d’antidépresseurs sur Linkedin en l’accompagnant d’un commentaire faisant référence au roman dystopique d’Aldous Huxley, Le meilleur des mondes :

« Grâce à la technologie omniprésente dans nos vies, “tout le monde est heureux maintenant” dans les pays riches et industrialisés. »

Peu de temps après, un cadre spécialisé dans la gestion du risque travaillant pour un grand groupe pharmaceutique s’est précipité pour expliquer que cette augmentation de la consommation était la conséquence d’un excès de prescriptions de la part des médecins :

« Je vois bien le rapport entre ce graphique et le traitement de la dépression, moins avec le bonheur en général et encore moins avec la technologie en général. L’article de Business Insider ci-dessous explique la variété de l’usage d’antidépresseurs dans les différents pays. Certains pays sont en sur-prescription, d’autre en situation inverse. Ainsi la Corée du Sud est le pays où le taux de suicide est le plus élevé des pays»

On a là un bel exemple de la rhétorique des fumiers de l’industrie pharmaceutique qui nient leur responsabilité dans l’explosion de la consommation d’antidépresseurs. Ils se présentent au contraire comme des altruistes agissant pour vaincre la maladie et diminuer le taux de suicide.

Primo, comme l’explique le directeur de recherche en neurosciences à l’Inserm Michel Desmurget dans son livre La fabrique du crétin digital, il existe un lien établi entre dépression et omniprésence des écrans, donc entre technologie et dépression.

Secundo, les pratiques de l’industrie pharmaceutique pour inciter les médecins à prescrire tel ou tel médicament sont bien connues (voir ici ou ).

Tertio, un individu vivant et drogué continue à consommer et paye des impôts, il a plus de valeur pour l’Etat et les multinationales qu’un consommateur mort. Maintenir les gens en vie le plus longtemps possible par tous les moyens imaginables, c’est surtout bon pour le business.

Le linguiste et professeur au MIT Noam Chomsky disait dans une interview que le cadre institutionnel incitait les individus à adopter des comportements sociopathes. Vous en avez une belle illustration sous les yeux. Peut-être même que ce cadre de l’industrie pharmaceutique est cinglé au point de croire dur comme fer aux conneries qu’il professe.

La tyrannie du bonheur et de la productivité ont très certainement aussi un impact sur la consommation d’antidépresseurs. Les formes bénines à modérées de dépression sont plus souvent traitées par la voie pharmacologique alors que des consultations chez un thérapiste suffiraient. Il faut remédier en vitesse à la moindre variation de son état psychologique, se camer apparaît alors comme une solution raisonnable pour rester productif et nécessaire pour éviter de trop réfléchir à la cause de son mal-être.

Dernier détail intéressant, les antidépresseurs sont inutiles chez la grande majorité des patients et leur efficacité semble à peine supérieure à un placebo.

Dans tous les cas, l’addiction ne s’arrête pas aux antidépresseurs, loin de là. La civilisation industrielle érige la toxicomanie en tant que norme : café, alcool, cigarette, sel, sucre, gras, télévision, séries, jeux vidéo, cinéma (et l’industrie débilitante du divertissement en général), téléphone, réseaux sociaux, religion, sexe, violence, pouvoir, argent, shopping, énergie, confort, drogues illégales devenues légales, travail, etc. L’avilissement de l’esprit humain a atteint un tel niveau que certaines personnes n’imaginent pas leur vie sans un travail abrutissant ruinant leur santé et vous expliquent fièrement qu’elles prennent toutes sortes de substances pour tenir la cadence.

L’usage récréatif du cannabis a été légalisé récemment dans plusieurs Etats au pays de l’oncle Sam et certains ultra-libéraux se présentant comme des progressistes vont jusqu’à défendre la légalisation de toutes les drogues, héroïne incluse. Pourquoi laisser aux trafiquants des marchés qui pourraient rapporter des milliards de dollars de profits à l’oligarchie et d’impôts supplémentaires à l’Etat tout en contribuant à l’abrutissement général des masses ? Ce n’est pas très étonnant si les milliardaires Georges Soros et Sean Parker financent des campagnes pour légaliser l’usage récréatif de la marijuana.

La civilisation combat l’autonomie des peuples et cherche par tous les moyens à augmenter notre niveau de dépendance en multipliant les addictions, parce que son carburant, c’est la population. Jeff Bezos, patron d’Amazon et homme d’affaires le plus riche de la planète, présentait récemment la chose en ces termes :

« Nous profitons tous d’une extraordinaire civilisation, et elle est alimentée par l’énergie, et elle est alimentée par la population. C’est pourquoi les centres urbains sont si dynamiques. Nous voulons que la population continue d’augmenter sur cette planète. Nous voulons continuer à consommer plus d’énergie par tête. »

L’importance de l’espérance de vie prend tout son sens. En parallèle avec la réduction de la mortalité infantile, l’allongement de l’espérance de vie mène à une explosion démographique systématique dans les pays en phase d’industrialisation. Vivre plus longtemps, c’est consommer plus longtemps et différemment avec des besoins qui évoluent au cours de la vie. La population d’un pays s’apparente à un troupeau de bétail et l’addiction compte parmi les outils à disposition des maîtres pour en optimiser le rendement. L’école, les médias et l’industrie du divertissement se chargent ensuite du conditionnement pour que tout ce petit monde marche au pas dans la bonne direction. Ils font même mieux que ça puisqu’une écrasante majorité de la populace pense être libre et maître de sa vie. Liberté, égalité, fraternité : mon cul !

La dépendance mène à la soumission qui ouvre la voie à l’exploitation et à la marchandisation de nos vies. Avant la 4ème Révolution Industrielle, – un terme utilisé par le fondateur et président du Forum Economique Mondial pour désigner la révolution numérique – l’exploitation restait plus ou moins limitée aux heures de travail. Grâce à l’industrie numérique dopée aux algorithmes analysant des milliards de données récoltées par les smartphones, les entreprises sont aujourd’hui capables d’exploiter chaque seconde de notre existence. Selon leurs concepteurs, applications et réseaux sociaux sont pensés pour manipuler le système endocrinien du cerveau et en particulier le circuit de la récompense avec la sécrétion de dopamine, un mécanisme bien connu des addictologues. Grâce à une stratégie marketing bien ficelée utilisant d’autres failles connues de notre cerveau, les fabricants de smartphone ont réussi le tour de force de transformer la perception collective de ces armes de surveillance massive. Résultat, posséder un Iphone dernier cri à 1000 balles est devenu un marqueur social, 75 % de la population française est équipée d’un smartphone et ce chiffre monte à 98 % pour les 18-24 ans.

Hitler et Staline en rêvaient, les géants du numérique l’ont fait.

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